Source : Micheline Duff
Contes de Noël pour les grands au cœur d’enfant

J'ai reçu l'aimable autorisation de Madame Duff de publier ses contes

 

 

 

Saint Pierre le reconnut dès qu'ils le vit secouer hardiment ses bottes à la porte du paradis. Il ne pouvait se tromper : barbe blanche, velours rouge, tuque enfoncée jusqu'aux oreilles.

- Bonjour, Père Noël ! Quelle surprise ! On ne vous attendait pas ici aujourd'hui ! Personne ne nous avait pas avisés de votre venue. Quel bon vent vous amène ?

- Quel bon vent, quel bon vent ... Je dirais plutôt quel mauvais temps ! Dieu le Père est-il occupé ? J'aimerais bien le voir.

- C'est que vous n'avez pas fixé de rendez-vous. Il pourrait peut-être vous rencontrer entre deux futurs élus. Mais ces gens ne se montrent guère patients et ça risque d'être long. Il s'agit de quelque chose de grave ?

- Oui, et c'est urgent.

- Alors suivez-moi, je vais vous faire passer par les Soins aux Soins Intensifs.

Saint Pierre longea alors un long corridor à ciel ouvert qui débouchait sur une porte d'or. Il appuya un doigt poilu sur un bouton et un archange vêtu de blanc vint ouvrir, s'inclina devant Saint Pierre et pria le père Noël d'attendre quelques instants sur un long banc rembourré et recouvert de velours.

Quelques minutes plus tard, l'archange revint pour aider le vieillard à franchir les cent cinquante marches qui menaient au trône. En apercevant le père Noël, Dieu le Père se leva pour venir l'accueillir avec une solide poignée de main.

- Salut mon cher ! Comment allez-vous ? Pas trop essoufflée, j'espère ?

- Bien... un ascenseur serait une bonne idée, Seigneur, si je peux me permettre.

- Hélas, nous n'avons pas l'électricité au paradis. Nous organisons chaque année un référendum pour faire voter les Élus sur l'installation d'éoliennes sur leurs nuages. Chaque fois, la réponse se révèle négative par une marge de 2 ou 3%. Nous vivons donc encore à l'échelle du soleil et des galaxies, mais personne ne s'en plaint. Les anges ont leurs ailes pour se déplacer, et les saint des auréoles pour s'éclairer. Que demander de mieux ? L'enfer en bas et le purgatoire juste à côté s'occupent de nous tenir au chaud. Mais, mon cher ami, que me vaut l'honneur de votre visite ? Vous me semblez quelque peu déprimé...

- En effet, je viens vous parler d'un problème qui devient de plus en plus grave au fur et à mesure que les années passent. Les enfants me demandent maintenant des jouets d'un coût astronomique et que je n'arrive plus à identifier : Mp3, iPod, iPad, iPhone, Wii, Wifi, DS, Blue Ray, Blue Tooth, x-Box, Black Berry et j'en passe ! Pas besoin de vous dire que je regrette l'époque de la poupée qui ferme les yeux quand on la couche et du train électrique qui tourne en rond ! Et il y a ure chose aussi : mes lutins veulent se syndiquer depuis que j'ai parlé d'embaucher des lutins chinois. Et, comble de malheur, il fait de plus en plus chaud au Pôle Nord à cause du réchauffement de la terre et je ne suis plus capable d'endurer mon habit. J'aimerais bien recevoir vos conseils, cher Dieu le Père, à tout le moins un encouragement de votre part.

- Vous tombez mal, mon pauvre père Noël, car je suis découragé moi aussi à ce sujet. L'humanité est en train d'oublier complètement la véritable raison de la fête de Noël. Les enfants ne reconnaissent même plus la crèche, les églises sont à vendre, on retourne le vin de messe au paradis à pleines caisses. Au fait, en prendriez-vous un petit verre ? J'en ai reçu hier, qui n'est pas piqué des vers.

Les deux vieillards, tout en se caressant la barbe, trinquèrent aux Chrétiens du monde entier, puis aux enfants trop gâtés, puis à tous les travailleurs de la terre devenus des consommateurs invétérés, puis aux chercheurs scientifiques qui veulent changer le monde en inventant des « bébelles » compliqués. Puis ils levèrent leurs verres aux lutins, aux écolos, aux anges et aux saints, sans oublier les prophètes et même les Chinois ! Le bon vin coulant à flot, ils en vinrent à se tutoyer, et même à se prendre par les épaules pour se consoler mutuellement.

- Tu comprends, mon vieux, s'écria Dieu le Père en reniflant, je n'ai pas envie d'accabler l'humanité d'une épidémie de grippe H1Z1, très grave cette fois-ci, pas plus que d'une crise économique, et surtout pas d'une guerre mondiale, pour ramener les hommes à l'essentiel. Parce que, vois-tu, la plupart du temps quand ça va mal, il se remettent à la pratique de la religion et à implorer tous les saints et même à fêter Noël pour la vraie raison. Mais je n'aime pas voir souffrir les hommes et les entendre se lamenter. Alors, je les endure tels qu'ils sont maintenant, silencieux et laïques...

- Moi non plus, répondit le père Noël, je n'aime pas les voir souffrir. Et, malgré tout le respect que je te dois, mon cher Dieu le Père, ma situation semble plus difficile que la tienne. Toi, tu peux envoyer aux humains des petites gâteries, du temps ensoleillé en été, pas trop de neige certains hivers... Mais moi, je n'ai que Noël pour les choyer et les détendre un peu. Heureusement, la fête s'étend de plus en plus longtemps puisque certains magasins sortent leurs marchandises dès le début d'octobre et que les ventes d'après Noël s'étirent jusqu'en février.

- Ouais... Qu'allons-nous faire pour améliorer la situation, mon vieux ? Tiens, j'ai une idée ! Consultons mon Fils, il a toujours de bonne idées, lui !

Dieu le Père donna deux grands coups et un petit coup de bâton sur le parquet de marbre entourant son trône. Aussitôt Jésus-Christ se pointa, très élégant dans son manteau écarlate dernièrement renouvelé par un grand dessinateur de mode mort subitement cette année.

- Salut, Saint Nicolas, oups... père Noël ? Comment allez-vous ?

Les deux barbus expliquèrent à qui mieux mieux leur désenchantement au sujet de la fête de Noël. Le Fils ne parut pas vraiment impressionné. Il s'installa sur l'avant-dernière marche qui menait au trône et se mit à parler de la même manière qu'il devait prêcher dans le désert, deux mille ans auparavant, bras ouverts et le regard plongé dans celui de ses interlocuteurs.

- Vous avez vu juste tous es deux : les hommes sont en train d'oublier ma naissance, soit la raison pour laquelle ils fêtent Noël. Mais admettez qu'ils n'ont pas perdu le vrai sens de cette fête.

- Mais voyons, mon Fils, tu divagues ! Ils ne savent même plus qui tu es, Jésus...

- Ils ne savent plus qui je suis, certes, mais à Noël, ils fêtent l'Amour. Un jour, Noël ne s'appellera plus Noël mais tour simplement la Fête de l'Amour. Tiens, je devrais parler de ça au Saint Esprit et lui demander ce qu'il en pense. On ne devrait pas attendre trop longtemps avant de faire changer le nom. Le marketing, vous avez... Il pourrait semer ces idées-là sur Face Book et Twitter, ouvrir un blogue.

Le père Noël jeta un regard meurtrier à Jésus-Christ.

- Quoi ? Encore l'électronique ?

Il le faut bien, père Noël, si on ne veut pas se laisser dépasser. Mais le Saint-Esprit n'a pas de problème avec l'électronique, ne vous en faites donc pas.

Dieu le Père s'empressa de renchérir d'une voix bougonne.

Oh la la ! Tu frises le délire, mon pauvre enfant...

- Mais non ! C'est vous qui dramatisez tout, Père ! Admettez qu'à Noël, les centres commerciaux débordent et que les gens y passent des heures et des heures par amour, en quête de trouvailles pour choyer leurs proches. Plusieurs, s'endettent même pour combler les désirs farfelus de ceux qu'ils aiment. Ouvrez-vous les yeux, grand Dieu ! et regardez quel amour et quelle générosité les humains mettent dans leurs recherches et quelle joie ils ressentent à faire plaisir à quelqu'un, à imaginer le bonheur des êtres qui leur sont chers. Si c'est pas dans l'esprit du vrai Noël, ça...

- M...ouais... tu as peut-être raison.

- Pensez à tous ceux qui organisent des guignolées, les bénévoles qui préparent des fêtes pour les itinérants, pour visiter les personnes âgées, les malades, les démunis. Les familles prévoient des réunions où tout le monde se retrouve et s'embrasse, les riches donnent aux pauvres, on parle partout d'accommodements raisonnables. On voit même des compagnons de travail incapables de se supporter tout le reste de l'année prendre un coup ensemble lors du party de Noël de la compagnie ! Les parents lointains arrivent, le mononcles, les matantes, les amis font des fêtes, on se rapproche, on devient soudain tolérant, généreux, empathique. Avez-vous entendu les choristes et les musiciens préparer leurs concerts de Noël des mois à l'avance ? Si les gens ne vont plus à l'église pour assister à la messe, ils y vont pour entendre les plus beaux chefs d'œuvres musicaux de l'Histoire et pour se recueillir à leur manière. Et, plus que tout, c'est la lumière dans les yeux des petits enfants qui attendent le père Noël qu'il faut regarder pour constater que la pureté et la naïveté existent encore chez les Hommes de bonne volonté, et pour constater que le coeur de la plupart des pères et des mères reste encore et toujours rempli d'amour pour les leurs.

- Wow ! Comme tu parles bien mon Fils ! Je comprends pourquoi tu as conquis l'humanité pendant deux mille ans !

- Pourquoi, papa, m'avez-vous envoyé sur la terre, sinon pour apporter l'Amour dans le coeur des Hommes ? Eh bien ! J'ai réussi car il s'y trouve encore et toujours ! Et tant et aussi longtemps que l'amour demeurera la principale motivation de la fête de Noël, moi, je serai content. Tant pis pour la crèche, le boeuf et l'âne ! Et tant pis pour les églises qui coûtent trop cher à chauffer ! La vraie religion, c'est dans le coeur des Hommes qu'elle se pratique et elle s'appelle Amour. S'il n'y avait pas d'Amour, la terre tournerait « carré » , croyez-moi !

Dieu le Père se gratta la tête et lança un coup d'œil au père Noël.

- Quel Fils intelligent que le mien ! Ouais, peut-être as-tu raison, mon cher Jésus. J'ai créé les hommes libres, je ne peux tout de même pas les empêcher d'évoluer. L'Amour, ils l'ont encore, je l'avoue. Qu'en penses-tu, père Noël ? On pourrait appeler Noël, la Fête de l'amour.

- Oui, bien sûr, les humains n'ont pas perdu l'Amour et ils n'ont probablement pas plus besoin du père Noël que de la crèche... Je me réjouis de ce fait, mais si tu veux connaître le fond de ma pensée, cher Bon Dieu, sache que je ne suis pas encore en âge de penser à la retraite, surtout sans fond de pension ! J'ai tout intérêt à voir Noël se perpétuer le plus longtemps possible, moi ! Je porterai des bermudas s'il le faut et nous changerons le nom de la fête, ça suffira. Je m'appellerai le père d'Amour, voilà tout. Cependant, tout ça ne règle en rien mon problème de cadeaux compliqués ni le chialage de mes lutins.

- Écoute, mon vieux, je t'envoie le Saint-Esprit au Pôle Nord dès demain matin. On le charge habituellement des affaires compliqués. Sans doute va-t-il te prêter des anges spécialisés en informatique pour donner des cours à tes lutins. Mais je ne suis pas certain que tu pourras te débarrasser des Chinois. Quand à toi, mon Fils, tu as réussi à me rassurer. Tu as toujours le dernier et bon mot, et je te remercie d'être né un certain 25 décembre ! S'il faut numériser la Parole de Dieu, eh bien on le fera ! Dis donc, vous deux, si on prenait un dernier verre pour fêter ça ?

Dieu le Père leur tendit une nouvelle coupe de vin.
-Prenez et buvez...

Le père Noël refusa poliment.

- C'est que je dois conduire mon traineau jusqu'au Pôle Nord, moi... Je n'ai pas envie de perdre le Nord ! Le petit renne au nez rouge est en vacances et je crains de ne pouvoir réussir à passer le test de l'alcoolémie.

- Pas de problème mon vieux. Nous avons aussi nos anges bénévoles qui vont te conduire sans problème : Opération Nez Bleu. Et c'est gratuit.

On continua de trinquer une dernière fois en dégustant une bouteille de Châteauneuf-du-Pape, bon en diable. Mais soudain, Saint Pierre vint brusquement mettre un terme à cette merveilleuse rencontre.

- Désolé de vous déranger, cher Dieu le Père, mais la file d'attente s'allonge en bas et il y a des bienheureux qui vont perdre leur couronne de sainteté s'ils continuent à protester comme ils le font. J'en ai même entendu un murmurer des mots d'église. Vilain, ça...

Dieu le Père serra la main du père Noël.

- Allons, mon cher père Noël, ne perdons pas le sens du devoir. Je te souhaite à l'avance un Joyeux Noël. Ho! Ho! Ho!

Jésus-Christ se retourna d'un bloc, n'en croyant pas ses oreilles. Jamais il n'avait entendu son Père rire à la manière du père Noël !

Auteure : Micheline Duff
Noël 2010
 

 

 

 

 

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